LES DETERMINES, LIVE FOR GOOD, HEC et DAPHNI lancent Time4 pour financer les entrepreneurs sous-financés par le capital-risque
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Le capital-risque aime se présenter comme une méritocratie pure, un système capable d’identifier et de financer les meilleurs entrepreneurs. Pourtant, lorsque l’on observe les profils des fondateurs qui lèvent effectivement des fonds, une mécanique plus prévisible apparaît. Beaucoup viennent des mêmes écoles, des mêmes réseaux et des mêmes grandes métropoles. En pratique, le venture capital finance souvent ce qu’il sait déjà évaluer.
Cette dynamique pose une question structurante pour l’écosystème : combien d’entrepreneurs à fort potentiel restent invisibles pour les investisseurs simplement parce qu’ils évoluent en dehors des réseaux qui alimentent traditionnellement le deal flow des fonds ?
C’est précisément cette inefficience de marché que cherche à adresser Time4. Le nouveau fonds de capital-risque, lancé par Pierre-Éric Leibovici, managing partner du fonds Daphni, vient d’annoncer un premier closing de cinquante millions d’euros et vise une taille finale de cent millions d’euros pour ce premier véhicule.
La thèse d’investissement de Time4 s’est construite progressivement au fil de l’activité de Daphni. Depuis plusieurs années, l’équipe du fonds rencontre des entrepreneurs issus de programmes portés par Les Déterminés et Live for Good, deux organisations qui accompagnent des porteurs de projets dans différents territoires français.
Au fil de ces rencontres, un constat récurrent s’impose : des fondateurs solides existent en dehors des circuits traditionnels du capital-risque, mais leurs projets arrivent rarement jusqu’aux investisseurs early stage.
« Nous avons rencontré des entrepreneurs impressionnants qui n’avaient simplement pas les codes ou les réseaux nécessaires pour accéder aux investisseurs », explique Pierre-Éric Leibovici.
Les chiffres illustrent ce décalage. À peine un pour cent du capital-risque est aujourd’hui orienté vers ces profils d’entrepreneurs, alors qu’environ quinze pour cent des aides publiques et des subventions leur sont destinées. Autrement dit, les dispositifs publics permettent souvent de faire émerger des projets, mais la transition vers le financement privé reste limitée.
Pour les investisseurs, cette situation ne constitue pas seulement un enjeu sociétal. Elle révèle aussi une potentielle inefficience dans l’allocation du capital.
Nombre de ces entrepreneurs ont développé leurs projets avec des ressources très limitées, dans des environnements contraints. Cette réalité forge souvent une discipline opérationnelle et une forme de frugalité qui peuvent devenir des avantages compétitifs dans l’économie des startups, où la capacité à faire beaucoup avec peu reste déterminante.
Mais le principal obstacle reste structurel : l’accès aux réseaux et aux signaux implicites sur lesquels les investisseurs s’appuient pour évaluer les fondateurs.
Dans un marché que Pierre-Éric Leibovici décrit volontiers comme « moutonnier », les investisseurs ont tendance à suivre des schémas connus : accélérateurs identifiés, universités réputées ou écosystèmes entrepreneuriaux déjà structurés. La stratégie de Time4 consiste donc à élargir le funnel entrepreneurial financé par le capital-risque.
Le fonds cible notamment des entrepreneurs situés dans deux types de territoires largement éloignés des circuits traditionnels de financement : les quartiers prioritaires de la politique de la ville et les zones de revitalisation rurale.
D’un point de vue strictement investissement, l’objectif n’est pas seulement d’introduire une diversité géographique ou sociale, mais aussi d’identifier des fondateurs plus tôt et dans des environnements moins concurrentiels que les hubs traditionnels du venture capital.
Time4 prévoit de constituer un portefeuille d’environ soixante startups, avec des tickets compris entre deux cent mille et un million d’euros lors des premiers tours. Comme dans la plupart des fonds early stage, une part importante du capital sera réservée aux tours suivants afin de conserver une participation significative dans les entreprises qui démontrent une forte traction.
La logique de portefeuille reste donc conforme aux mécanismes classiques du venture capital. Comme le rappelle Pierre-Éric Leibovici, la performance d’un fonds repose généralement sur une minorité de participations qui surperforment. Une partie des investissements échoue, une autre restitue simplement le capital, et ce sont les quelques succès majeurs qui génèrent l’essentiel de la performance.
Time4 intègre toutefois une dimension opérationnelle supplémentaire. Au-delà du capital, le fonds prévoit de mettre en place un programme d’accompagnement structuré destiné à accélérer la trajectoire des fondateurs. L’objectif est notamment de compenser certains handicaps fréquemment rencontrés par ces entrepreneurs : accès limité aux réseaux, difficulté à comprendre les attentes des investisseurs ou manque d’exposition aux standards du venture capital.
Pour Pierre-Éric Leibovici, cette approche relève moins de l’accompagnement que de l’optimisation du potentiel entrepreneurial.
Dans l’économie des startups, rappelle-t-il, la ressource la plus rare reste le temps. Accélérer la courbe d’apprentissage des fondateurs peut profondément modifier la trajectoire d’une entreprise.
Le premier closing du fonds a réuni plusieurs investisseurs institutionnels et privés, parmi lesquels Bpifrance, MGEN, Covéa, BNP Paribas ainsi que l’investisseur Philippe Oddo. Dans un contexte où la levée de fonds reste complexe pour de nombreuses sociétés de gestion, ces engagements constituent un premier signal de confiance.
Mais pour Time4, l’enjeu central reste la performance. Malgré sa dimension sociétale, le fonds demeure avant tout un véhicule de venture capital. Sa crédibilité dépendra de sa capacité à produire des rendements comparables, voire supérieurs, à ceux du marché. L’inclusion ne pourra devenir une stratégie durable dans le capital-risque que si elle génère également de la performance.
Pierre-Éric Leibovici inscrit aussi le projet dans une perspective plus large d’évolution de l’écosystème. Au début des années 2000, l’entrepreneuriat technologique restait une ambition marginale, y compris dans de nombreuses grandes écoles. Des figures comme Xavier Niel, Marc Simoncini, Pierre Kosciusko-Morizet ou Jean-Baptiste Rudelle ont contribué à normaliser l’idée de créer une startup en France.
Aujourd’hui, une nouvelle extension de cette dynamique semble à l’œuvre. L’ambition entrepreneuriale s’étend progressivement à des populations qui restent encore peu connectées aux circuits traditionnels du financement.
Si Time4 réussit, son impact pourrait dépasser son propre portefeuille. Quelques succès emblématiques issus de ces territoires pourraient suffire à modifier durablement la perception des investisseurs et à ouvrir de nouveaux pipelines de fondateurs pour l’ensemble du marché.
Dans le capital-risque, les perceptions évoluent souvent après les succès. Et si, dans dix ans, des entrepreneurs issus de ces territoires lèvent naturellement des fonds auprès de l’ensemble des investisseurs, sans avoir besoin d’un véhicule dédié, Time4 aura probablement atteint son objectif.




