Jeff Clavier, fondateur d’UNCORK CAPITAL, la “seed factory” qui a industrialisé le premier chèque en Silicon Valley
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Un milliard d’euros investi dans la tech française au premier semestre 2019, selon FRENCHWEB soit presque le total de l’année précédente. Le chiffre dit l’essentiel : le financement n’a plus grand-chose à voir avec l’époque des débuts de l’internet. Les tours ont grossi, les acteurs se sont multipliés, et la culture de marché s’est déplacée. Pour comprendre cette reconfiguration, nous créons Decode VC, un podcast bimensuel consacré à ceux dont on parle moins que les fondateurs : les investisseurs, leurs méthodes, leurs contraintes, et leur manière de travailler avec les entrepreneurs.
Pour ce premier épisode, direction la Silicon Valley avec Jeff Clavier, figure rare, un Français devenu l’un des visages de la seed américaine, à la tête d’Uncork Capital (ex-SoftTech VC), pionnier des micro-VC. Son histoire n’est pas seulement un parcours personnel. C’est une lecture de l’industrialisation de la seed, de ses règles non écrites et de ses paradoxes : tout le monde finance, tout le monde se ressemble, et pourtant la performance reste une affaire de quelques décisions.
Un aller simple, un choc culturel, une intuition de marché
Jeff Clavier arrive en Californie le 10 août 2000. Il ne vient pas “tenter sa chance”, il suit une trajectoire d’ingénieur et d’exécutif : FX, une société rachetée par Reuters, puis une opportunité au sein des équipes de fonds liées au groupe. Mais le vrai déclencheur tient à une scène presque banale : un trajet sur la 280, cette autoroute qui descend vers Palo Alto. Il y voit l’échelle, la densité, l’énergie. Et surtout, un écosystème où l’ambition n’est pas une posture mais une norme.
L’explication est frontale : à l’époque, il considère la France comme “limitée et limitante” pour l’entrepreneuriat. Le statut social de l’entrepreneur est ambigu, l’échec colle, l’audace se négocie. Vingt-cinq ans plus tard, dit-il, le pays a changé. Mais l’aller simple, lui, demeure.
2004 : le micro-VC naît d’un détail technique, la “capital efficiency”
L’origine d’Uncork est un contrepied. Au début des années 2000, l’idée dominante est qu’il faut beaucoup d’argent pour lancer une startup internet. Puis arrive la vague Web 2.0 : des produits plus légers, des infrastructures moins coûteuses, des cycles de lancement plus courts. La “capital efficiency” devient le moteur.
Le marché du financement, lui, est mal calibré : trop gros pour les besoins, trop institutionnel pour des tickets de démarrage. Jeff Clavier décide alors d’investir son propre capital : 250 000 dollars d’épargne, soit environ 212 500 euros (au taux fixe de 1 $ = 0,85 €). Des chèques de 25 000 à 50 000 dollars, pour être le tout premier investisseur, celui qui déclenche le mouvement.
C’est une matrice : le “premier chèque” comme produit d’investissement. Petit montant, très tôt, très souvent, et une obsession : sélectionner des équipes capables d’exécuter dans un marché suffisamment vaste pour justifier, un jour, des valorisations de plusieurs milliards.
De 15 millions à 100 millions : la stratégie qui se resserre
Le récit le plus instructif de l’épisode tient dans la mécanique des fonds successifs. Parce qu’elle montre comment un micro-VC s’adapte à l’inflation des tours… sans perdre sa place.
- Fonds 2 (2007) : 15 M$ (≈ 12,75 M€), tickets de 100 000 à 250 000 dollars, portefeuille très large (66 investissements).
- Fonds suivant (2010–2011) : 55 M$ (≈ 46,75 M€), tickets plus élevés (300–500k$), 55 investissements, des positions plus significatives.
- Fonds 4 (2013–2014) : 85 M$ (≈ 72,25 M€), tickets qui montent (750k$ à 1 M$) et surtout des réserves pour suivre en Series A / B, 42 investissements.
- Fonds 5 (2016) : 100 M$ (≈ 85 M€), 35 investissements, ticket moyen autour de 1,2 M$ (≈ 1,02 M€).
- Fonds 6 : même trajectoire, avec une collecte rapide et une base d’investisseurs largement reconduite.
Le mouvement est constant : moins de deals, plus de conviction, plus de capacité de suivi. Autrement dit : passer d’un modèle “portfolio très large” à une construction plus concentrée, conçue pour absorber la compétition et l’inflation.
Les règles du jeu : LPs, fees, carry, et un objectif simple
La littérature sur les fondateurs est abondante. Celle sur les investisseurs reste souvent opaque. Jeff Clavier, lui, décrit sans fard l’économie de la gestion.
Les souscripteurs (LPs) sont massivement institutionnels : fonds de pension, endowments universitaires, family offices, quelques fonds de fonds. Les CEO du portefeuille deviennent parfois LPs, mais c’est marginal. L’objectif est clair : viser 4 à 5 fois le capital (brut), soit 3 à 4 fois net pour les investisseurs, ce qui suffit à placer un fonds dans le haut de la distribution américaine.
Le modèle de rémunération suit la grammaire classique, avec une nuance : 2,5 % de management fees (au-dessus du 2 % standard des grands fonds), justifié par la taille plus modeste et les coûts fixes. Et un carried interest progressif : 20 % des profits jusqu’à 3x net, puis 25 % jusqu’à 5x, puis 30 % au-delà.
Tout cela renvoie à une réalité que l’épisode martèle : le venture est une industrie. Ce n’est pas un club, c’est un métier régulé par des incitations, des contraintes, et des arbitrages permanents.
3 000 startups vues, 12 à 15 deals : l’usine à “non”
Le passage le plus révélateur n’est pas glamour : c’est le tunnel de sélection. Uncork voit environ 3 000 startups par an, prend 500 à 600 meetings, entre en due diligence sur 30 à 50 dossiers, et investit finalement dans 12 à 15 sociétés.
La conséquence, Jeff Clavier la formule comme un principe professionnel : dire non vite, dire non clairement, dire non utilement. La relation n’est pas une politesse, c’est un actif. Il note un indicateur simple : le nombre de deals introduits par des fondateurs à qui le fonds a dit non. Si ces fondateurs continuent de recommander Uncork, c’est que le refus n’a pas détruit la relation.
En creux, l’épisode décrit une compétence rarement valorisée : le “non” comme service rendu, parce qu’il économise du temps et peut améliorer le pitch, le go-to-market ou la stratégie.
Ce que les fondateurs achètent vraiment : pas l’argent, le lead
En Silicon Valley, l’argent est abondant. Uncork ne se vend donc pas comme un guichet, mais comme un partenaire d’exécution : trajectoire Series A, structuration de tour, capacité à lead, mise en relation avec les bons co-investisseurs, accompagnement serré (board dans une partie des deals, échanges fréquents).
L’outillage est à l’image de cette philosophie, rien de fétichiste. Le mail est présenté comme l’outil central, Slack sert autant à l’interne qu’à fédérer un réseau élargi avec dirigeants du portefeuille. Un CRM spécialisé (Sevanta) organise le sourcing. Le back-office est largement externalisé. L’essentiel est ailleurs : volume d’opportunités, qualité de tri, discipline de suivi.
SaaS majoritaire, “frontier tech” en option : le portefeuille comme lecture du futur
L’évolution sectorielle du fonds est nette : initialement très consumer, puis hardware, puis SaaS, qui devient progressivement l’axe dominant. La thèse est radicale : tout logiciel écrit depuis trente ans sera réécrit sous une forme SaaS. Le fonds conserve du consumer, du hardware, des marketplaces, mais structure son cœur sur l’infrastructure logicielle et les outils de développement.
Et puis vient une catégorie intéressante : “frontier tech”, ces technologies dont l’adoption commerciale n’est pas immédiate (VR/AR, space, robotique, blockchain, biologie synthétique), un segment où la décision repose davantage sur la science que sur la traction à court terme.
Le point que tout le monde oublie : le venture, c’est la loi de puissance
Jeff Clavier rappelle l’évidence statistique : la performance d’un fonds suit une power law. Quelques sociétés – quatre ou cinq – déterminent l’essentiel du retour. Le reste compose avec l’échec, souvent autour de 50 % en seed.
C’est la partie la plus utile pour comprendre la psychologie du métier : on sait qu’il y aura des échecs, on ne sait pas lesquels. Le travail consiste donc à maximiser la probabilité que, dans un portefeuille, émergent ces quelques trajectoires capables de compenser le reste. Et à gérer les échecs “tardifs”, les plus douloureux, quand une startup a déjà consommé plusieurs tours.
Une seed surpeuplée, des valorisations inflationnistes, et une question : qui survivra ?
La seed américaine est devenue une catégorie surpeuplée, dans ce contexte, les valorisations montent, les tours seed deviennent standards à 2–3 M$ (≈ 1,7–2,55 M€), et les premoney se calent sur des niveaux “de marché” que même les fonds disciplinés ne peuvent pas ignorer.
En conclusion, tout le monde ne pourra pas délivrer 4–5x. Une consolidation arrivera, reste que le problème, est le timing, car l’appétit des LPs pour la catégorie reste fort tant que les meilleurs track records continuent de produire.




