Pourquoi Bruxelles ne peut plus se permettre d’exclure Londres de la bataille technologique
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Lorsque le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne, Bruxelles et Londres ont longtemps présenté la séparation comme un ajustement essentiellement commercial et réglementaire. Mais six ans plus tard, la réalité technologique raconte une autre histoire. Car dans l’intelligence artificielle, le quantique, les biotechnologies ou les semi-conducteurs, l’Europe découvre progressivement qu’elle ne dispose plus du luxe géopolitique de fragmenter davantage son propre écosystème.
Le possible retour du Royaume-Uni dans le fonds européen d’investissement en startups adossé à Horizon Europe marque un tournant discret mais révélateur. Selon le Financial Times, Londres pourrait rejoindre un mécanisme européen d’investissement de 4 milliards d’euros destiné aux startups technologiques. Si en apparence, le sujet reste technique, en réalité, il révèle un changement de doctrine beaucoup plus profond : Bruxelles commence à considérer que la souveraineté technologique européenne sans Londres devient économiquement difficile à soutenir.
Car malgré le Brexit, le Royaume-Uni demeure le principal centre européen du capital-risque. En 2025, les startups britanniques ont levé environ 23, milliards de dollars, soit davantage que la France et l’Allemagne réunies sur certaines périodes selon les données sectorielles de Dealroom. Londres concentre à elle seule une partie significative des fonds européens spécialisés dans l’IA, la fintech et la deeptech.
Surtout, le pays continue de produire certains des actifs technologiques les plus stratégiques du continent. DeepMind reste l’un des laboratoires les plus influents dans l’intelligence artificielle mondiale. ARM Holdings demeure une pièce centrale de l’industrie mondiale des semi-conducteurs, avec des architectures présentes dans l’immense majorité des smartphones et désormais de plus en plus de serveurs IA. Wayve a récemment levé plus d’un milliard de dollars auprès de SoftBank Group, NVIDIA et Microsoft pour développer ses modèles de conduite autonome. Synthesia est devenue l’un des symboles européens de l’IA générative appliquée à l’entreprise. Quantexa s’impose dans les infrastructures analytiques pour les banques et les gouvernements.
Autrement dit, Londres reste l’un des rares endroits en Europe où convergent simultanément recherche fondamentale, capital, talents internationaux et scaleups technologiques.
Pour Bruxelles, le problème devient donc industriel avant d’être politique. Dans l’IA, les besoins financiers changent brutalement d’échelle. Former des modèles, construire des infrastructures de calcul, financer des centres de données ou développer des technologies quantiques nécessite désormais des volumes de capital proches de ceux des infrastructures énergétiques ou télécoms.
Or l’Europe souffre déjà d’un déficit structurel de financement late-stage. Selon Atomico, les startups européennes représentent environ 14 % du financement mondial du venture capital, contre près de 52 % pour les États-Unis. Plus problématique encore, l’écart se creuse fortement sur les tours supérieurs à 100 millions d’euros, précisément ceux nécessaires pour transformer des startups deeptech en leaders industriels.
Cette faiblesse pousse de nombreuses sociétés européennes à se tourner vers des capitaux américains. Mistral AI a ainsi accueilli des investisseurs américains majeurs comme Andreessen Horowitz ou Lightspeed Venture Partners. Même phénomène chez Helsing, valorisée plusieurs milliards d’euros dans la défense IA avec le soutien de fonds internationaux.
Bruxelles cherche donc désormais à éviter un double scénario : voir les startups européennes partir se financer aux États-Unis, et voir le Royaume-Uni devenir une plateforme technologique encore plus intégrée au capital américain qu’au marché continental.
Le retour britannique dans certains mécanismes liés à Horizon Europe répond directement à cette préoccupation.
Le programme lui-même est devenu stratégique. Doté de 96 milliards d’euros sur son cycle actuel, Horizon Europe constitue l’un des rares outils européens capables de connecter universités, laboratoires, startups et industrialisation. Et Bruxelles veut aller plus loin, la Commission européenne travaille désormais sur un « Scaleup Europe Fund » destiné à devenir le plus grand fonds technologique européen, avec un objectif combiné pouvant atteindre 6 milliards d’euros entre capitaux publics et privés.
L’objectif est d’empêcher les startups deeptech européennes de quitter le continent lorsqu’elles atteignent les phases de croissance industrielle.
Car la fuite de valeur devient un sujet central. Graphcore, longtemps présenté comme le champion britannique des puces IA face à NVIDIA, a traversé des difficultés majeures avant d’être repris par des acteurs étrangers. Darktrace a finalement été racheté par le fonds américain Thoma Bravo. DeepMind appartient depuis plus d’une décennie à Google.
Cette dynamique nourrit une inquiétude croissante à Bruxelles, à savoir que ’Europe sait produire de la recherche, mais beaucoup moins transformer cette recherche en géants technologiques indépendants.
Dans ce contexte, continuer à maintenir une frontière artificielle entre Londres et le reste du continent devient de plus en plus contre-productif. Le gouvernement de Keir Starmer semble lui-même évoluer vers une logique de rapprochement pragmatique. Le Royaume-Uni a officiellement réintégré Horizon Europe en 2024 après plusieurs années de tensions post-Brexit. Et selon les données citées par le Financial Times, le pays a déjà reçu plus de 1,7 milliard d’euros du programme sur l’année 2024, se classant cinquième parmi les pays participants.
Le signal est important, la souveraineté numérique européenne a principalement été pensée à travers la régulation : DMA, DSA, AI Act, protection des données, concurrence. Désormais, Bruxelles comprend que la puissance technologique dépend tout autant des infrastructures financières, scientifiques et industrielles.
Et sur ce terrain, l’exclusion durable du principal hub financier européen devient beaucoup plus difficile à défendre.
Un paradoxe d’autant plus frappant, qu’au moment même où les États-Unis consolident leur domination autour de quelques plateformes géantes et où la Chine organise massivement son capital technologique, l’Europe commence seulement à reconstruire sa propre continuité industrielle.




