InnoBio 3 : 207 millions d’euros pour dérisquer les biotechs
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Bpifrance boucle à 207 millions d’euros la troisième génération de son fonds consacré aux biotechnologies. Avec des premiers tickets compris entre 6 et 8 millions d’euros, InnoBio 3 ne financera pas seul les dix années nécessaires pour conduire un médicament jusqu’au marché.
Son rôle est plus précis : permettre à une douzaine de sociétés de franchir les étapes scientifiques et cliniques qui déclenchent une nouvelle levée, un partenariat pharmaceutique ou une acquisition. Une mécanique éprouvée, qui laisse néanmoins entière la question de la construction de groupes biopharmaceutiques européens indépendants.
Dans le logiciel, un tour de table finance généralement une équipe, un produit et sa mise sur le marché. Dans la biotech, les premiers millions achètent d’abord une réponse : la molécule atteint-elle sa cible, peut-elle être administrée sans toxicité excessive et mérite-t-elle de passer à l’essai suivant ? Les revenus viendront beaucoup plus tard, s’ils viennent. Entre-temps, chaque réponse obtenue ouvre surtout la porte à une nouvelle question, plus longue et plus coûteuse.
C’est dans cet intervalle que se place InnoBio 3. Bpifrance vient d’annoncer le closing définitif du fonds à 207 millions d’euros. L’opération n’est pas à proprement parler un lancement : cinq investissements ont déjà été réalisés entre la fin de 2025 et 2026. Elle achève la collecte d’un véhicule chargé d’accompagner entre 12 et 14 sociétés, principalement françaises, avec une ouverture aux projets européens.
Le montant est significatif à l’échelle du capital-risque français, mais reste modeste face au coût d’un développement clinique international. InnoBio 3 n’a donc pas vocation à financer intégralement douze nouveaux médicaments. Il doit amener douze à quatorze biotechs jusqu’au point où leur science devient un actif finançable, licenciable ou rachetable.
Le fonds finance des étapes, pas une trajectoire complète
Les premiers tickets d’InnoBio 3 seront généralement compris entre 6 et 8 millions d’euros. Appliqués à l’ensemble du portefeuille annoncé, ils mobiliseraient entre 72 et 112 millions d’euros. Avant prise en compte des frais et des modalités exactes de déploiement, il resterait théoriquement entre 95 et 135 millions pour les tours ultérieurs. La dotation moyenne par participation se situerait ainsi entre 14,8 et 17,3 millions d’euros sur la durée du fonds.
Cette construction dit l’essentiel de la stratégie, ainsi ne partie importante du capital doit être conservée pour suivre les entreprises qui franchissent leurs premiers jalons, les autres s’arrêteront, changeront de programme ou chercheront un partenaire. C’est la brutalité ordinaire de la biotech : l’échec scientifique n’y est pas un accident périphérique, mais l’une des issues normales du processus de sélection.
« Dérisquer » ne signifie donc pas supprimer le risque. Le mot, très apprécié des investisseurs, donne parfois l’impression qu’il suffirait de déplacer quelques curseurs dans un tableur. En réalité, il recouvre une succession d’épreuves beaucoup plus concrètes : valider une cible biologique, sélectionner un candidat-médicament, démontrer sa tolérance, produire les premiers lots, obtenir une autorisation d’essai, recruter des patients, puis observer un signal clinique suffisamment solide pour justifier la suite.
Chaque étape franchie augmente la valeur de l’entreprise, et de facto augmente le prix de l’étape suivante. Un programme peut avoir réussi scientifiquement tout en devenant impossible à financer pour ses actionnaires historiques. Le rôle d’InnoBio consiste précisément à conduire les sociétés jusqu’à un point d’inflexion, celui où un résultat préclinique, une première donnée chez l’humain ou une décision réglementaire permet de faire entrer un nouveau fonds, de négocier une licence ou d’intéresser un laboratoire.
Cinq investissements dessinent déjà la stratégie
Les premières participations d’InnoBio 3 couvrent plusieurs degrés de maturité, mais elles partagent une même caractéristique : chacune développe un actif thérapeutique ou une plateforme susceptible d’intéresser, à terme, les équipes de business development de l’industrie pharmaceutique.
Basée à Marseille, Adcytherix travaille sur une nouvelle génération d’anticorps conjugués, ou ADC, destinés au traitement des cancers solides. Ces médicaments associent un anticorps chargé de reconnaître la cellule tumorale et une molécule cytotoxique chargée de la détruire. L’enjeu n’est plus seulement de disposer d’une arme puissante, mais de la faire parvenir au bon endroit, avec suffisamment de précision pour limiter les dommages sur les tissus sains.
ARTHEx Biotech, issue de l’Université de Valence, développe des thérapies à base d’ARN contre les maladies neuromusculaires rares. Son programme ATX-01 cible la dystrophie myotonique de type 1 et se trouve déjà en développement clinique. Sa présence dans le portefeuille confirme l’ouverture européenne du fonds, même si le centre de gravité demeure français.
Coave Therapeutics développe des vecteurs AAV de nouvelle génération associés à des ligands afin d’améliorer le ciblage, l’efficacité et la sécurité des thérapies géniques. Son programme CoTx-101, consacré aux maladies vasculaires rétiniennes, doit entrer en clinique en 2027. Cyllene Therapeutics, anciennement EG 427, utilise pour sa part des vecteurs dérivés du virus Herpes Simplex afin d’administrer des traitements au niveau du système nerveux périphérique. Son programme le plus avancé vise les troubles neuro-urologiques.
Enfin, Enodia Therapeutics, créée par Argobio Studio à partir de travaux de l’Institut Pasteur, cible le mécanisme Sec61. La société combine dégradation ciblée des protéines, protéomique, chimie médicinale et outils d’intelligence artificielle pour intervenir en amont de la production de protéines impliquées dans certaines maladies inflammatoires ou cancers. Elle a levé 20,7 millions d’euros en janvier 2026 afin de faire progresser ses premiers programmes vers la sélection de candidats précliniques.
ADC, ARN, thérapie génique, vecteurs viraux et dégradation ciblée des protéines : le portefeuille est diversifié par ses modalités, mais cohérent par sa finalité. Il ne finance ni l’organisation des soins ni la numérisation des hôpitaux. Il cherche des actifs thérapeutiques différenciants, dotés d’une propriété intellectuelle défendable et capables de produire une étape de valeur identifiable.
Les futurs partenaires sont déjà autour de la table
L’autre particularité d’InnoBio tient à ses souscripteurs. Le fonds réunit Bpifrance, qui en assure la gestion, mais aussi Sanofi, Servier, Ipsen, Bristol Myers Squibb et l’Institut Pasteur. Cette composition ne fournit pas seulement du capital. Elle rapproche les entrepreneurs des acteurs qui connaissent les exigences de la réglementation, la conduite des essais, l’industrialisation d’un médicament et, surtout, les critères selon lesquels un laboratoire décide de signer une licence ou d’acquérir une société.
Cette proximité permet d’éviter qu’une biotech consacre plusieurs années à développer un actif séduisant sur le plan académique, mais mal adapté aux contraintes cliniques ou industrielles. Elle peut faciliter la construction des protocoles, l’accès aux experts et la préparation des partenariats. Les futurs interlocuteurs d’une opération industrielle sont, pour partie, présents dès la constitution du fonds.
Le modèle appelle néanmoins de la transparence. Le communiqué ne précise ni la répartition des 207 millions entre Bpifrance et ses souscripteurs, ni les éventuels droits d’information accordés aux industriels, ni les mécanismes utilisés pour prévenir les conflits d’intérêts lorsqu’un laboratoire souhaite négocier avec une participation. La présence de partenaires pharmaceutiques ne constitue pas en elle-même un problème ; elle est même l’un des principaux intérêts du dispositif. Encore faut-il savoir comment sont organisées l’indépendance des décisions d’investissement et l’égalité d’accès aux actifs.
Quinze ans pour construire une machine à franchir les phases cliniques
InnoBio 3 prolonge une stratégie engagée en 2009. Le premier fonds, doté de 173 millions d’euros, a investi dans 18 sociétés. Le deuxième, lancé en 2018 et doté de 203 millions, en a accompagné 14. La troisième génération disposera de 207 millions pour 12 à 14 entreprises.
Le mouvement est clair : le portefeuille se resserre tandis que le capital théoriquement disponible par société augmente. InnoBio 1 disposait en moyenne de 9,6 millions d’euros par participation ; InnoBio 2 d’environ 14,5 millions ; InnoBio 3 pourra consacrer entre 14,8 et 17,3 millions à chacune, selon la taille finale du portefeuille.
La taille globale du fonds, en revanche, ne change pratiquement plus. Entre InnoBio 2 et InnoBio 3, la progression nominale atteint seulement 4 millions d’euros, soit environ 2 %. Une fois prises en compte l’inflation et l’augmentation du coût des essais, il est difficile d’y voir un changement d’échelle. La stratégie devient plus concentrée ; sa puissance financière ne suit pas au même rythme.
Bpifrance revendique depuis l’origine de la franchise 37 sociétés financées, plus de 25 produits ayant atteint la phase II ou un stade ultérieur et 17 opérations de liquidité. Le passage en phase II constitue probablement l’indicateur le plus intéressant : il signifie qu’un nombre significatif de programmes a dépassé la découverte et la première évaluation de sécurité pour commencer à tester son efficacité chez les patients.
Les données publiées ne permettent toutefois pas d’évaluer complètement la performance financière des fonds. Bpifrance ne communique dans cette annonce ni le capital effectivement investi, ni le multiple retourné aux souscripteurs, ni le taux de rendement interne, ni le nombre de programmes abandonnés. Dix-sept opérations de liquidité attestent d’une capacité à organiser des sorties ; elles ne disent pas, à elles seules, combien de capital a été créé ou perdu.
Les succès d’InnoBio ont souvent changé de propriétaire
Trois opérations sont mises en avant pour illustrer les résultats du dispositif. Amolyt Pharma a été acquise par AstraZeneca dans une transaction pouvant atteindre 1,05 milliard de dollars. ImCheck Therapeutics a rejoint Ipsen dans une opération susceptible d’atteindre 1 milliard d’euros. Emergence Therapeutics a été rachetée par Eli Lilly.
Ces acquisitions démontrent la capacité de l’écosystème français à transformer des travaux scientifiques en actifs suffisamment avancés pour intéresser de grands laboratoires. Elles montrent aussi la destination la plus fréquente de la valeur créée. Une fois le risque initial réduit, le programme rejoint un acteur disposant des moyens nécessaires pour financer les essais les plus lourds, négocier avec les autorités sanitaires, produire le médicament et le commercialiser à l’échelle mondiale.
Ce scénario n’est pas un échec, dans la pharmacie, une acquisition ou un accord de licence constitue souvent la meilleure chance de conduire un traitement jusqu’aux patients. Exiger de chaque biotech qu’elle devienne seule une entreprise pharmaceutique intégrée reviendrait à confondre indépendance et isolement. Mais lorsqu’un fonds présente sa mission comme l’émergence de « futurs leaders européens », la nature de ces leaders mérite d’être précisée.
S’agit-il de sociétés européennes capables de valoriser leurs actifs auprès des laboratoires mondiaux, ou d’entreprises conservant durablement en Europe leur propriété intellectuelle, leurs équipes, leurs capacités de production et leur pouvoir de décision ? La première ambition crée des rendements et recycle des entrepreneurs. La seconde suppose beaucoup plus de capital, sur une durée beaucoup plus longue.
En Europe, plusieurs modèles mais peu de véritables équivalents
La comparaison européenne confirme la singularité d’InnoBio. Peu de pays ont réuni dans un même véhicule une gestion publique, des investissements directs, une spécialisation thérapeutique et de grands laboratoires parmi les souscripteurs. Ailleurs, ces fonctions sont réparties entre banques publiques, fonds privés, fondations scientifiques et agences de transfert.
Le modèle le plus proche se trouve probablement aux Pays-Bas. BioGeneration Ventures, ou BGV, est un gestionnaire privé spécialisé dans la création et le financement précoce de biotechs. Son cinquième fonds a été bouclé à 150 millions d’euros. Le précédent associait Eli Lilly, Novo Holdings et Bristol Myers Squibb à des investisseurs institutionnels comme le Fonds européen d’investissement et KfW Capital. La logique ressemble à celle d’InnoBio, mais la gestion est privée et le terrain d’investissement immédiatement paneuropéen.
En Allemagne, le High-Tech Gründerfonds rassemble l’État fédéral, KfW Capital et de nombreux industriels. Il investit directement en pré-seed et en seed, y compris dans les sciences de la vie et la chimie. Sa surface financière est plus importante, mais son mandat couvre aussi le numérique, les technologies industrielles, le climat et la deeptech. L’Allemagne a choisi une grande plateforme technologique public-privé plutôt qu’un véhicule autonome consacré aux médicaments.
Le Royaume-Uni intervient plus tard dans la chaîne. Le Life Sciences Investment Programme de British Business Bank dispose de 200 millions de livres et doit attirer au moins 400 millions supplémentaires de capitaux privés. Il n’investit pas directement dans les entreprises : il prend des positions structurantes dans des fonds spécialisés d’au moins 250 millions de livres, capables de financer les phases de croissance. Le dispositif britannique traite ainsi le problème qui commence précisément lorsque les capacités d’InnoBio approchent de leur limite.
Au Danemark, la réponse vient moins de l’État que de la puissance de la Novo Nordisk Foundation. Le BioInnovation Institute fournit aux équipes du financement, des laboratoires, des compétences entrepreneuriales et un réseau industriel jusqu’à ce qu’elles deviennent capables d’attirer des investisseurs. Novo Holdings peut ensuite intervenir à différents stades de leur développement. Le pays a construit un continuum entre recherche, création de sociétés et capital patient, adossé à une fondation dont les moyens dépassent ceux de nombreux investisseurs publics européens.
La Suède a fait un autre choix. Créé par l’État, Industrifonden fonctionne comme un investisseur evergreen : le produit de ses sorties peut être réinvesti sans dépendre de la levée d’un nouveau millésime. Il finance directement la deeptech et les sciences de la vie en Suède et dans les pays nordiques. Cette structure réduit la pression du calendrier traditionnel des fonds, particulièrement mal ajusté aux cycles de développement pharmaceutiques.
L’Italie, enfin, intervient davantage en amont. Extend, lancé par CDP Venture Capital avec Evotec et Angelini Ventures, sélectionne des travaux issus des universités, finance leur maturation et organise la création de sociétés biopharmaceutiques. Il constitue moins un équivalent complet d’InnoBio qu’un dispositif national de transformation de la recherche en entreprises.
La Belgique combine de son côté les investissements de PMV et l’écosystème du VIB ; l’Espagne s’appuie sur CDTI Innvierte et des gestionnaires privés comme Ysios, Inveready ou Columbus Venture Partners ; la Finlande associe l’investisseur public Tesi à des spécialistes tels qu’Innovestor. La carte européenne apparaît moins comme une collection de fonds identiques que comme un assemblage de fonctions : faire sortir une technologie du laboratoire, créer une société, financer ses premières preuves, conduire les essais, puis trouver le capital capable de prendre le relais.
La France dispose d’un outil rare, mais le trou de financement s’est déplacé
Cette comparaison place InnoBio dans une position paradoxale. La France dispose d’un véhicule que beaucoup de pays n’ont pas : une équipe publique spécialisée capable d’investir directement, de suivre les sociétés et de réunir autour d’elles recherche académique et industriels pharmaceutiques. Mais elle lui donne une taille comparable à celle d’un fonds privé européen de seed, alors que le besoin se situe de plus en plus dans les phases cliniques avancées.
Le prochain maillon pourrait venir de l’Union européenne. L’EIC Fund peut désormais investir entre 500 000 et 10 millions d’euros via l’EIC Accelerator et entre 10 et 30 millions dans le cadre de STEP Scale Up. La proposition de European Biotech Act ajoute l’initiative BioTechEU, qui doit mobiliser jusqu’à 10 milliards d’euros en 2026 et 2027, ainsi qu’un pilote combinant capital early stage et dette pour accompagner les phases suivantes. La Commission reprend à son compte une estimation de la Banque européenne d’investissement évaluant à 40 milliards d’euros par an le déficit d’investissement du secteur.
Ces montants changent l’échelle du débat, mais pas encore celle des entreprises. Entre une enveloppe européenne annoncée et le financement effectif d’un essai de phase III, il reste des gestionnaires à sélectionner, des dossiers à instruire, des coinvestisseurs à convaincre et des calendriers à aligner. La biotech supporte mal les capitales qui promettent vite et décident lentement.
InnoBio 3 ne conduira donc pas seul douze médicaments jusqu’aux patients. Il peut permettre à une douzaine de sociétés de franchir l’étape après laquelle leur science devient un actif industriel, leur programme une opportunité de partenariat et leur capital accessible à de nouveaux investisseurs. C’est déjà beaucoup.
Le véritable test ne sera toutefois pas seulement le nombre de produits arrivés en phase II ni le montant des prochaines acquisitions. Il sera de savoir qui finance l’étape suivante, où sont conduits les essais, où sont produits les traitements et où demeure le pouvoir de décision. L’Europe sait encore faire naître des biotechs. Elle doit désormais apprendre à les accompagner assez longtemps pour choisir elle-même ce qu’elles deviennent.



